Bonjour à tous,
Voilà, présentation du jeton "mythique" de par son histoire
je vais, si les membres le souhaite, l'ajouter au catalogue :
https://www.cgb.fr/franc-maconnerie-jeton-ar-30-sup,v11_1366,a.html
Ce jeton est, par les circonstances de sa frappe, par le personnage qu'il honore, par ceux qui l'ont reçu, par l'événement qu'il commémore, certainement le plus célèbre et le plus désiré de tous les jetons de la fin de la royauté. Sa rareté est insigne avec seulement quelques exemplaires en argent connus aux États-Unis, principalement dans différents musées. Nous ne connaissons en France qu'une frappe en cuivre conservée au Musée de Chartres. Il manque - ou n'a jamais été remarqué et publié - dans toutes les collections de référence y compris celle du Grand Orient.
Nous n'avons aucune trace de transaction concernant ce jeton dans notre bibliothèque. Feuardent n'avait dans sa collection que le jeton de Milly (n°7 45, " Rare ", illustré planche III) et ne connaissait pas le jeton de Franklin qu'il ne répertorie pas dans son ouvrage, Castaing n'avait aucun jeton des Neuf Sœurs et nous n'avons rien vu apparaître dans le commerce (À propos du jeton de Milly et de la Loge des Neuf Sœurs, voir le texte d'Anne Mainguy, JETONS V, pages III à IV). La seule référence de ce jeton est le Hamburgische Zirkel-Correspondenz, Medaillenwerk, Band IV, Hamburg, 1902 où il est illustré et décrit sous le numéro 469.
Ce jeton est tellement rare que lorsque Louis Amiable publie en 1897 son gros volume sur la Loge des Neuf Sœurs, il en dit (note 1, page 140) : " Gould, dans The History of Freemasonry, Londres et New-York, 1887, six volumes, dit que la loge fit frapper une médaille en l'honneur du grand Américain, assertion que n'a pu vérifier l'auteur de la présente monographie ". Non seulement Amiable, le spécialiste de la Loge des Neuf Sœurs, n'avait jamais vu ce jeton mais il n'avait même pas connaissance, fusse par ouï-dire, de son existence. L'auteur du commentaire critique de 230 pages qui accompagne la réédition de Paris, 1989, Charles Porset, n'en dit mot, lui non plus.
Vénérable de la loge des Neuf Sœurs de juin 1779 à 1781, Benjamin Franklin vécut la période la plus brillante de cette loge. Il ne semble pas qu'un jeton ait été frappé par la loge durant son vénéralat ; elle en frappa un pour le décès du Comte de Milly, autre jeton mythique et rarissime, réutilisant en 1784 le revers du jeton gravé pour Benjamin Franklin.
Notre jeton, daté de 1783, rappelle précisément les fonctions de Benjamin Franklin et le nom exact des États-Unis à l'époque, " des États-Unis d'Amérique du nord " : sous la forme francisée de SEPTentrionale. Il a été frappé pour l'honorer après la signature de l'armistice du 4 février 1783 qui sera confirmée lors du traité de Versailles. Alors, l'Europe monarchique, y compris l'Angleterre qui signe la paix le 3 septembre 1783, reconnaît comme nation à part entière les États-Unis d'Amérique.
L'événement était inouï et prophétique : des monarchies reconnaissaient l'existence d'un pays sans roi, d'une démocratie où le peuple se gouvernait lui-même selon les principes des Lumières. Cette révolution avant l'heure fut brillamment célébrée à Paris où une fête splendide, organisée par les franc-maçons de la loge, fut donnée pour la paix, la naissance des États-Unis d'Amérique et pour honorer Benjamin Franklin. L'indépendance américaine fut exaltée en vers et en prose dans des déclamations enthousiastes. On inaugura ensuite le buste du héros, œuvre de Houdon, avant un concert et un souper. Le buste de Benjamin Franklin est inspiré de celui réalisé en 1778 en terre cuite par Jean Antoine Houdon (1741-1828), élève de Pigalle, membre de l'Académie dès 1777 ainsi que de la loge des Neuf Sœurs.
La Bibliothèque nationale de France conserve dans le Fonds Maçonnique (FM2 89) l'invitation à cette fête :
" Fête Académique, donnée, par extraordinaire, à l'occasion de la paix, par la L... (loge) des Neuf-Sœurs, conjointement avec l'Ex... V... F... (ex-Vénérable Frère) Franklin, le mai, à la Redoute Chinoise, Foire Saint-Laurent.
Il y aura Lectures, Concert, Hymnes relatifs à la circonstance, exécutés par les plus célèbres Virtuoses ; ensuite Bal. On entrera à quatre heures & la séance commencera à six heures précises.
La Salle sera décorée de Tableaux, dont les sujets seront allégoriques à la gloire de la France, à l'indépendance de l'Amérique, & aux sentiments de la R... L... (Respectable Loge).
Tous les Jeux contenus dans le local qu'on a choisi pour cette Fête seront à la disposition des Souscripteurs ; il ne sera pas nécessaire d'être maçon pour être admis.
La souscription sera de 24 Livres. L'on aura la liberté d'y conduire une Dame mais on paiera 6 livres de plus pour une seconde, & ainsi de suite pour chaque Dame que l'on présentera.
On peut se faire inscrire jusqu'au 10 mai, inclusivement, chez M. le Marquis DE LA SALLE, rue Saint Roch, près celle Poissonnière, depuis neuf heures du matin jusqu'à midi, & chez M. GAUCHER, des Académies de Londres, Rouen, &c. rue Saint Jacques, porte cochere vis-à-vis Saint-Yves, depuis neuf heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir.
Pour le maintien de l'ordre & de la décence, l'on sera obligé de déclarer, en souscrivant, ses qualités & demeure, ainsi que les noms, qualités & domicile des Dames qui seront admises ; chaque Billet d'Entrée portera le nom de la Personne qui le présentera.
Aucun domestique ne sera introduit ; la Societé se chargera de faire servir les Buffets. "
On remarquera qu'aucune référence n'est faite au jeton ce qui est normal car la Fête est ouverte à des non-maçons. Le jeton a certainement été distribué aux frères de la Loge durant la tenue maçonnique avant les agapes (ce jour-là entre quatre et six heures ?).
Le jeton, dont le dessin original est peut-être fait par Houdon car les portraits du jeton et du buste sont rigoureusement identiques, est d'autant plus émouvant d'un point de vue maçonnique que l'on aurait plutôt imaginé la frappe d'une médaille pour commémorer l'événement. Nous savons que la différence fondamentale entre le jeton et la médaille est que l'un est sans lien avec le Temps, il décrit un état, non un moment - et que l'autre est liée au Temps - au moment de sa frappe ou à un événement particulier. Le choix s'est porté sur la frappe d'un jeton, traditionnel en milieu maçonnique et initiatique, où les médailles n'apparaîtront que tardivement avec l'instauration de la maçonnerie alimentaire et para-publique.
Il n'était pas possible de savoir à l'époque l'immense importance de cet événement : l'indépendance des États-Unis d'Amérique. Une ère nouvelle commençait et ce jeton était présent lorsque l'artisan de cette naissance fut fêté par ses frères et amis. En effet, on trouve Bernier, qui en était le trésorier et grava le jeton, et Houdon qui sculpta le buste (aujourd'hui conservé au Musée du Louvre) et dessina probablement le modèle. François Bernier, dont les initiales séparées par un triangle maçonnique se remarquent au revers avec signature complète sous le buste, était graveur de la Chancellerie et de la Monnaie de Paris.
Au revers du jeton, sont représentées les neuf muses, les Neuf Sœurs, filles de Zeus et de Mnémosyne (déesse de la Mémoire), comme sur le jeton du Comte de Milly qui partage d'ailleurs son coin de revers avec celui de Franklin. Les Muses demeuraient dans les montagnes de l'Hélicon, en Béotie, près de l'Olympe. Elles représentent l'Éloquence, la Tragédie, la Comédie, la Poésie amoureuse, l'Histoire, la Musique, la Danse, la Poésie lyrique et l'Astronomie. On les voit ici au travail dans les montagnes en train de sculpter un temple qui rappelle le temple de Vesta à Tivoli, dont le graveur s'est probablement inspiré. Elles représentent l'idéal maçonnique de la perfection opérative et spirituelle, par la voie de la recherche, de l'exemple donné et du travail en commun. Initialement, la Loge devait porter le nom de " Les Neuf Muses " mais la Direction du Grand Orient, suivant strictement à cette époque les Constitutions d'Anderson et garante du caractère chrétien de la Franche-Maçonnerie, jugea cette dénomination incompatible avec le titre générique " Loges de Saint-Jean ". L'esprit de l'Évangile selon Jean semblait inconciliable avec un nom d'origine païenne et la Loge dut adopter finalement le nom distinctif sous lequel elle est restée dans l'Histoire.
En ce rarissime jeton, jusqu'à présent connu des amateurs français uniquement par la référence du Zirkel, nous avons simultanément un événement historique majeur de l'histoire de notre planète, un objet imprégné de l'Art du XVIIIe siècle, les prémisses de la Révolution française : on comprend que ce jeton soit devenu un mythe.
-kadzuma-